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samedi 7 avril 2018

Au commencement, le monde. Un jardin de fougère où se cacher. Comme on dessine du doigt le contour des feuillages sur le papier peint. Tout est docile encore. Mes orteils dessinent sur le sol des traces d'eau éphémères. J'arpente, je sais, je me méfie des feuilles coupantes. Les traces rouges, boursouflées qu'elles laisseront sur ma peau. J'ai rêvé un jour d'être une danseuse. Tu ne me crois pas, tu rigoles. J'étais si vive alors, légère. Je regardais le sable couler entre mes doigts, je léchais le chocolat aux pourtours de mes lèvres. Les fourmis affairées, ordonnées, défilantes battaient la mesure du temps à un rythme tranquille. Au commencement, le monde était en été. Il s'étalait, dolent, nous nous réfugions à l'ombre, contemplant le soleil de loin, sa chaleur écrasante. Nous étions là. Il n'y avait rien d'autre à faire que d'être là.
Après ça se complique.
Je te dirai aussi comment on rangeait les ciseaux dans le tiroir. Comment on retient sa respiration. A la volette. On enfile ses patins à roulette, on les resserre avant et on s'en va, on danse. Au commencement, on danse. On sait même s'arrêter avec le frein dessous. On rêve de la vie autre, de ce qui est à venir. On sait déjà ce qui échappe.
Au commencement, on cherche les bras de sa mère. On ne sait plus. A la volette. On va en courant vers son père. Au commencement  il y a les mots qui passent et qui rassurent. Au commencement, le monde invente, il promet.
On glisse nos pieds dans les chaussures en plastique pour mieux marcher dans la rivière. On demande un sandwich au jambon, on écarte nos cheveux de la figure, on rit. On garde la trace solaire. Les fragments. Au commencement, le monde. Ce qui subsiste en nous. Quelques éclats. Et la vie souterraine.
Un vélo rouge, une trace de rouille sur le portail noir, un tuyau d'arrosage au sol, une balle de tennis qu'on fait rebondir contre le mur du garage en chantant, les dessins sur la bouche d'égout. Pont-A-Mousson. Une soeur qui crie pour sa poupée perdue. Les doigts qui modèlent la terre et la brillance des émaux. Les livres retournés sur la table du jardin.
Au commencement le monde, le ciel ouvert, les rituels. Les choses sont ordonnées et vastes. Le ciel si sûr. Tout se défaira pourtant. Les missels sont recouverts d'une reliure en plastique prune qui s'effiloche sous les ongles. La langue dit autre chose que ce qu'elle dit.
Au commencement le monde, sur un oranger.