samedi 8 juin 2019


Dans mon pays, on dit merci monsieur, merci madame, on dit mesdames-messieurs au début des discours, dans mon pays on dit mange cette bouchée pour papa, mange cette bouchée pour maman, on dit ne te gave pas comme ça, on dit avale, pense aux petits africains qui n'ont rien à manger, leurs ventres gonflés et leurs regards si grands.
Dans mon pays, on dit vive la République, vive la France, dans mon pays on réajuste sa cravate, on chausse des talonnettes, on se pousse du col pour être sur la photo, on se regarde devant l'histoire, on dit moi je.
Dans mon pays on se caillasse, on se jette des pavés, on esquive les balles de défense, on se dit des mots de dinosaure, on se fabrique nos armées, nos camps, chaque camp l'un contre l'autre.
Dans mon pays on se maquille avant de passer sous l' œil de la caméra, on s'entraîne, on répète, on mastique des éléments de langage jusqu'à l'indigestion, on entend des paroles qui ne veulent plus dire, des paroles qui ne parlent plus.
Dans mon pays on est la République c'est moi, on va chez le coiffeur, ne dis pas le contraire, on met ses marchandises sur le tapis roulant, on attend ou on s'impatiente, on dit les gens et on n'est pas les gens.
Dans mon pays on est le con d'un autre. On monte les marches des mairies, on se marie sous le regard présidentiel dans le tableau à l'angle. Sur les dalles des cités nouvelles, on misère, on attend, on délire parfois. On se fait peur, on cherche la place publique.
Dans mon pays, on liste électorale, on abstentionne, on scrutateur. On signe, on tamponne. On omet,  on demeure à côté. On marche à plusieurs dans les rues, on forme des foules comme les fourmilières, on s'évite, on chenille processionnaire.
Dans mon pays on feu d'artifice au temps chaud, on met des cartons sous les portes cochères l'hiver. On est une petite fille rieuse dans un centre social que sa mère fatiguée rabroue, on est un gamin tressautant de rire sur les épaules de son père, on est un vieillard usé dans son fauteuil qui va se rendormir bientôt. Dans mon pays, on est un homme qui tousse et va prendre son café tous les matins au bar, on est une femme à chat qui ne ferme plus sa fenêtre, une ado les yeux barrés par ses cheveux qui traverse la rue, un jeune noir qui deliveroo à vélo, un soignant fatigué.
Dans mon pays on est plein de promesses, on tire sur la langue comme un élastique, elle ricoche, elle invente de nouveaux mots, elle parle de l'un à l'autre.
Dans mon pays on souris verte et on rit jaune. On s'arrête devant la cage des perruches. Une grand-mère tient la main d'un enfant sur un escalator, on s'affaire, on ne fait plus rien. On devise nationale, on oublie, on répète, on recommence. L'Histoire a un goût de hoquet.