Tout a sens.
Ne fait pas sens pour l'instant. Du tout.
Je rajouterais bien un accent sur le a.
La vie à sens.
Le doute plus que l'affirmation. J'agnostique.
Se saisir du flash à la clinique jeudi. Ce sur quoi je voulais écrire. Me dire que ma journée prendrait sens si je parvenais à ça, cette écriture là. Chercher cette fulgurance, comme une trace envolée.
Il y avait quelque chose autour du corps. Du corps contemporain. Des postures. Je me souviens, je me souviens du rythme, je me souviens du flow, des paroles qui scandaient dans ma tête. La jeune fille qui parlait au téléphone sans s'arrêter, racontant en détail ses aventures médicales, un peu excitée même par ce qui lui arrivait, comme nous le sommes tous au début. Son bavardage m'empêchait. J'étais là avec ce flow dans ma tête, avec ce texte qui était à écrire, qui s'écrirait et elle qui parlait sans s'arrêter. Ces logorrhées qui m'étonnent toujours. De quoi se nourrissent-elles. Chez moi, le flux oral est vite à sec. Tout se dit vite. Le reste se comprend. Il n'y a pas besoin d'en dire plus.
A 50 ans, je suis mon corps. Plus de dissociation. Je suis ces pieds blessés le matin qui ne savent plus porter, des prothèses en titane mal réglées, je suis ces doigts qui ont du mal à pétrir la pâte, à couper des pêches, à masser, à déplier des attaches parisiennes, à se déplier. Qui ont mal soudain d'être pressés ou bien cognés à peine. Je suis ce bras et la trace de la douleur qui reste comme un fantôme. Tout d'un coup, je pense à mon grand-père amputé sur le chemin des Dames. Ce que je sais de lui. Son crâne chauve et ses yeux clairs sur la photo en noir et blanc. L'amour de ma mère pour son père disparu et les souvenirs de guerre que nous racontait ma grand-mère, associés pour toujours au froissement du papier aluminium autour d'une plaquette de chocolat.
Je suis ce cerveau qui digresse, qui fait des tours, qui me réveille la nuit aux aguets, qui échafaude et qui regarde autour. Je suis cette main qui écrit, qui écrit sans savoir même ce qu'elle écrit encore. Qui replace une mèche de cheveux derrière mon oreille. Qui se pose sur le bras de l'autre lorsque je le salue.
Je suis ce corps scanné, radiologisé sous toutes les coutures. Quel beau squelette madame et quelles belles dents. Tout est en ordre ou presque.
Je suis l'épaule qui ne bouge plus et celle qui l'imagine se lever aussi. Je m'étire quand je veux, si je veux. Je ruse pour défaire mes vêtements, je pare. Je pare à tout.
Je suis ce corps magnifié par le désir de l'autre. C'est beau un corps de femme. C'est beau un corps. Je suis un corps rejoint par l'autre et je ne cesse de m'étonner. De ce besoin là. De ce qui se nourrit là, de ce qui se répare.
Je suis un corps divin, qui croit en Dieu dans la jouissance. Soudain.
Je suis un corps qui parle aux arbres, qui se dresse avec eux contre le ciel, qui cherche la lumière, qui l'attrape, qui en fait son miel. Je suis un corps à même la mer. Je suis la mer. Je suis l'espace, le va et vient, je suis dans le rouleau, la vague. Je suis dans l'onde des torrents. Je suis eau claire sous le soleil et vase sombre, em-bouée.
Je me difracte.
Je suis à l'âge où le corps parle. Il fait la somme de ce que l'on a traversé. De ce qui s'est enkysté, ce qui s'y est noué. Je fais la chasse aux noeuds, je les polis. Je garde quelques pelotes noires pour faire de l'encre.
Avec mon corps, je fais des traces, des empreintes. Je pose mes mains à plat contre la roche, j'enfonce mes pieds dans le sable.Je compte, je compte combien de temps. Je regarde des photos. Je me dis il ne savait rien de ce qui lui restait à vivre. Je vois le temps qui file, qui se précipite, je suis sur le devant de la scène.
Incandescente et fatiguée.
Je suis mes peurs, mes propres peurs, j'en ai fait des montagnes à l'intérieur de moi.
Je suis un corps qui marche, qui s'applique, qui s'entête, qui s'encorps.
J'écoute ce qui bruisse à l'entour, le silence. Je suis un corps empli de silence et de bruit.