samedi 7 décembre 2019

Qu'as-tu fait des mots ?
Sais-tu comme ils coulaient impétueux, comme ils chantaient en toi, en dehors de toi, malgré toi 
comme il redessinaient le monde, l'habitaient. 
Qu'as-tu fait des mots
Tu te souviens des voyelles
a ivoire, e noir, i rouge, o bleu-violet foncé, u ocre
Tu te souviens de l'encre bleue 
qui disait tout, qui disait toutes les couleurs,
comme elle se déployait.
Tu te souviens de l'écriture à même la peau, contre la peau, l'écriture ouate et sang, l'écriture qui ourlait ce qui était à vif.
L'écriture qui cherchait la trace, la défaisait, écrivait dans le sable ou la boue. L'écriture qui disait la voix de l'autre.
Qu'as-tu fait des mots, de leur fulgurance
- qu'avaient-ils à dire, qu'est-ce qui s'écrivait là dans cette écriture illisible, ces hiéroglyphes, qu'y avait-il à transmettre qui n'était plus lisible. A qui parlions nous donc ?
Nous mettions des mots, l'un après l'autre, dans l'ordre immédiat, évident, où rien ne se pensait. Seules les mains écrivent et ne savent ce qu'elles ont à dire.
Où sont la sève bouillante et la cendre des mots, leur chaleur, ce qui se cachait dans les embrasures. Où est le chant ? Le chant nu des arbres. La langue qui se dérobe à elle-même, qui essaie, qui se déploie, qui se déplie, qui renacle et qui chante encore, qui parle dans le corps des autres, qui brûle et qui éteint, qui attise et engendre. Je ne suis plus les mots, je suis l'encre bleue, qui court sur la page, et qui s'abrite dans le ressac et se laisse porter. Le mouvement apaisé.