J5 Tisseurs - les jours dedans
Tu es monté dans un autobus long courrier. Je sais que ça a commencé comme ça. L'autobus était presque vide, tu avais décidé d'aller jusqu'au terminus.
Je sais que tu as croisé cette femme un peu plus tard, un peu plus loin, alors que tu franchissais les monts Wolong.
Je ne sais rien de ce qui t'a attiré chez elle. Je l'imagine alors. Une peau poudreuse, un regard perdu, une fierté têtue, quelque chose qui se dérobe.
Je me dis que tu as toujours cherché ce qui se dérobe.
Je ne sais rien du temps que vous avez passé ensemble. Quelque chose d'invisible a changé, autour de toi, dans l'air, comme une atmosphère poisseuse qui ne te quitte pas, qui te met à distance.
Tu n'es pas vraiment revenu. En réalité, je ne comprends rien, strictement rien. C'est comme ça.
Au début, un sentiment d'excitation presque. La conscience du moment historique, imprévu, radical, une sorte de communion de toutes nos vies désorganisées. Un mot -confinement--à appréhender, à passer sur la langue, inconnu encore. Pas arrivé à notre cerveau. On se disait je n'ai pas besoin de courses, juste de légumes. Et on se surprenait à remplir son panier. La radio allumée tournait en boucle sur le Covid-19, nous scrutions avides les journaux en ligne.
Le 5e jour est long déjà. Nous cherchons le silence. Le printemps s'obstine derrière les fenêtres. À la caisse d'un magasin cet après-midi, un homme avec masque et gilet jaune, flacons de savon liquide en main me collait, s'obstinant à se rapprocher de moi dès que je m'esquivais. Je ne savais plus déjà quel était mon rapport à l'autre.
5e jour, l'homme qui m'aime est séparé de moi par le confinement. Il va falloir tenir dans cet écart.

