mercredi 25 mars 2020


Dedans il y a le noir tambour qui cogne à mes yeux, à mes tempes, le noir veiné de lumière qui apparaît à mes paupières lorsque je les presse avec les mains pour, un peu, soulager la tension. Le blanc désert de mon cerveau fatigué, la concentration qui s’échappe sans cesse et qui en même temps se heurte aux bords de la cage. Il y a un besoin de repos étale.

Dedans, déjà dehors, tendues, il y a des pensées vert forêt pour ma fille carmin, pour lui faire comme un nid de verdure là où elle est, si loin, le gris-fumée du feu que mon père allume au jardin, le marron lourd de la terre qu’il retourne, sa main que j’imagine remplissant une attestation pour sortir se promener dans le village où il est né. Il y a le rose chair de la fragilité.

Dedans il y a, en mille couleurs, les papiers que je déchire et colle, recolle, les mots d’encre au milieu, il y a dans la chambre voisine mon fils qui parle au téléphone, qui dit « c’est dur de m’organiser », « ben je change fréquemment », des mots comme des arbres sur la crête de ma vigilance. Il y a la crainte noire, suie, de ne pas savoir faire. Comme une étendue immensément bleue sombre en moi.

Dehors déjà dedans, Il y a le jaune fleur du printemps qui le matin s’invite à la fenêtre, dit le jour. L’air frais qui rentre, encore tout plein de la clarté de l’aube. Les poumons qui s’ouvrent. Le printemps est rose lilas, vert ourlé et bleu mer. 

Dehors, il y a le silence presque blanc de la ville. Les moteurs ne vrombissent plus, les amis ne se hèlent plus, les parents ne rappellent plus leurs enfants, les cris alcoolisés et les portières qui claquent ont disparu. Seul de temps en temps, le bruit d’un bus très souvent vide, les chauffeurs comme des fantômes conduisant des aquariums. Jamais les bus n’ont été si étincelants de propreté. 

Dedans, dehors se mêlent les jours incertains. A certains endroits la fièvre et le combat, à d’autres l’arrêt. Nous ne savons rien de l’après. Nous avons en nous des réserves précieuses, le reflet du ciel couchant sur les vagues aux Sables d’Olonne en février, orange et gris mêlés, l’odeur salée et verte de l’océan, sa puissance, le goût de crachin et de sel sur nos visages, nos cheveux emmêlés, nous savons les couleurs de ce grand tableau d’Henri Cueco, son jaune transparent et les ombres d’encre bleues de la femme et du mouton. Nous savons le feu de l’amour, sa lumière. Nous savons la douceur et le délassement. Nous savons les jours solaires de l’été, leurs couleurs chaudes et crues. Nous savons les astres là haut, petits points scintillants dans le ciel noir. Nous savons ce que nous ne pouvons saisir et qui est là.

Dehors est blanc, inédit, comme un champ de neige. Ce sont nos premiers pas. A nouveau.