Dedans il y a le noir tambour qui cogne à mes yeux, à mes
tempes, le noir veiné de lumière qui apparaît à mes paupières lorsque je les
presse avec les mains pour, un peu, soulager la tension. Le blanc désert de mon
cerveau fatigué, la concentration qui s’échappe sans cesse et qui en même temps
se heurte aux bords de la cage. Il y a un besoin de repos étale.
Dedans, déjà dehors, tendues, il y a des pensées vert forêt
pour ma fille carmin, pour lui faire comme un nid de verdure là où elle est, si
loin, le gris-fumée du feu que mon père allume au jardin, le marron lourd de la
terre qu’il retourne, sa main que j’imagine remplissant une attestation pour
sortir se promener dans le village où il est né. Il y a le rose chair de la
fragilité.
Dedans il y a, en mille couleurs, les papiers que je déchire
et colle, recolle, les mots d’encre au milieu, il y a dans la chambre voisine
mon fils qui parle au téléphone, qui dit « c’est dur de
m’organiser », « ben je change fréquemment », des mots comme des
arbres sur la crête de ma vigilance. Il y a la crainte noire, suie, de ne pas
savoir faire. Comme une étendue immensément bleue sombre en moi.
Dehors déjà dedans, Il y a le jaune fleur du printemps qui
le matin s’invite à la fenêtre, dit le jour. L’air frais qui rentre, encore
tout plein de la clarté de l’aube. Les poumons qui s’ouvrent. Le printemps est
rose lilas, vert ourlé et bleu mer.
Dehors, il y a le silence presque blanc de la ville. Les
moteurs ne vrombissent plus, les amis ne se hèlent plus, les parents ne
rappellent plus leurs enfants, les cris alcoolisés et les portières qui
claquent ont disparu. Seul de temps en temps, le bruit d’un bus très souvent
vide, les chauffeurs comme des fantômes conduisant des aquariums. Jamais les
bus n’ont été si étincelants de propreté.
Dedans, dehors se mêlent les jours incertains. A certains
endroits la fièvre et le combat, à d’autres l’arrêt. Nous ne savons rien de
l’après. Nous avons en nous des réserves précieuses, le reflet du ciel couchant
sur les vagues aux Sables d’Olonne en février, orange et gris mêlés, l’odeur
salée et verte de l’océan, sa puissance, le goût de crachin et de sel sur nos visages,
nos cheveux emmêlés, nous savons les couleurs de ce grand tableau d’Henri
Cueco, son jaune transparent et les ombres d’encre bleues de la femme et du
mouton. Nous savons le feu de l’amour, sa lumière. Nous savons la douceur et le délassement. Nous savons les jours solaires de l’été, leurs couleurs chaudes
et crues. Nous savons les astres là haut, petits points scintillants dans le
ciel noir. Nous savons ce que nous ne pouvons saisir et qui est là.
Dehors est blanc, inédit, comme un champ de
neige. Ce sont nos premiers pas. A nouveau.