jeudi 11 juillet 2019

Est-ce qu'on peut écrire autre chose que la fatigue
poisseuse, blafarde, qui nous englue,
quand c'est l'heure de la fatigue.
Est-ce qu'on peut décrire autre chose que les voilages fanés à l'ivoire jauni de ce bistro, le lustre vieillot au plafond  et le ventilateur à pâles qui le surmonte. Pour l'heure, le ventilateur est arrêté. Le patron allume les lampes. On sort du jour plein.
Me vient soudain l'envie de manger un oeuf coque, de sucer le jaune avec une mouillette, de curer la coquille ensuite à la petite cuillère. Ce n'est pas du tout le programme pourtant. Je vais régler et sortir. Il est temps.
Il n'y a presque plus personne d'ailleurs. Ce bistro est sinistre maintenant que la lumière du jour s'enfuit. Une femme blonde assise dans un coin, qui tapote sur la table avec ses mains, la bouche semi-ouverte, le visage tourné vers la table qui lui fait face. A cette table, un homme grave, l'air lugubre. Quel ramassis de joyeux drilles formons-nous ce soir. Même le patron a l'air hagard, il ne pipe mot et et semble essuyer inlassablement le même verre. Et même si je voyais la gueule du chien, allongé tranquille derrière le comptoir dont seule la queue dépasse, s'agitant par instants comme pour chasser les mouches, si je voyais sa gueule, je suis sûre qu'il aurait l'oeil humide lui aussi, fatigué de passer ses jours là entre comptoir et vaisselier.
Personne ne parle. Par delà la musique de jazz en sourdine, on entend le battement de la grosse pendule fixée à l'angle du mur. Il est vraiment temps que j'y aille. Rien à se mettre sous l'oreille et la dent aujourd'hui. Rien à écrire. Je suis à sec et fatiguée. Plus rien à pêcher dans la vie des autres, mon regard éteint les rend ternes. Il faut que je bouge.
Je jette un oeil par la fenêtre. Les lampes viennent de s'éclairer autour de la pièce d'eau, des filets de lumière clapotent à la surface. Les derniers promeneurs se hâtent, un enfant joyeux brandit un bâton.
Il faut que j'y aille. Pierre m'attend. Ce n'est pas raisonnable de faire attendre Pierre. Ce n'est pas charitable. Il pourrait se lasser à la longue de mes divagations.
Je cherche mon porte-monnaie dans mon sac. Il est au fond, sous un tas de livres, carnets, paquets de mouchoir, parapluie, lunettes, crayons et autres pièces d'inventaire qui pourraient me servir ou jamais mais qui ont leur place là. Je dois tout sortir sur la table, je m'éparpille, au passage je retrouve mes clés. Je sors les pièces, j'ai la monnaie ou presque, je laisserai le reste aux bons services du chien. Je réengouffre tout dans mon sac, je me rassemble, j'essaie. Il est difficile de me rassembler en ce moment. Je suis là et ailleurs. Je me dis je vais dire au revoir à la cantonade, au-revoir et bonne soirée, ça sonnera joyeux comme un timbre de sonnette dans l'air. Ca les égaiera un peu, ça leur mettra du rose aux joues. Je m'applique. Le patron  secoue la tête, à peine, la femme vacille. Quelque chose dans l'air semble frémir.
La porte se pousse pour ouvrir. Elle est un peu dure, je le sais. Je la referme avec soin pour les garder à l’intérieur, à l'abri du soir qui tombe. Au moment d'appuyer avec le revers de la main pour la caler, je croise le regard de l'homme. Il me semble qu'il pleure.
Peut-être que je vais tirer la porte à peine close, pas close encore même, retourner dans le bar, me rasseoir à ma table pour que l'ordre des choses reprenne sa place. Pierre comprendra.